Jacques Ancet

 

Vicente Aleixandre (Espagne, 1899-1984)

La destruction ou l'amour (1933)

 

Cobra

Le cobra tout en oeil,
forme abandonnée l'après-midi (bas, nuage),
forme parmi les feuilles sèches,
entouré de cœurs soudain arrêtés.

Des montres comme pulsations
dans le calme des arbres sont oiseaux aux gorges suspendues,
baisers aimables pour le cobra rampant
dont la peau est soyeuse ou froide ou bien stérile.

Cobra sur cristal,
crissant comme un frais couteau qui déchire une vierge,
fruit du matin,
dont le velours est encore dans l'air en forme d'oiseau.

Pupilles comme lagunes,
œil comme espérance,
nudités comme feuilles
cobra passe lascif fixant son autre ciel.

Le monde passe et repasse,
chaîne de corps et de sangs qui se touchent,
lorsque toute la peau s'est enfuie comme un aigle
qui cache le soleil. Oh ! cobra, aime, aime !

Aime des formes ou des navires ou des plaintes,
aime tout lentement, corps contre corps,
entre cuisses de froid ou entre des poitrines
de la taille de glaces compactes.

Lèvres, dents ou fleurs, ou longues neiges ;
terre en-dessous, convulsée, dérivant.
Aime le fond sanglant où brille
l'escarboucle conquise.
Le monde vibre.