Jacques Ancet

Entre corps et pensée (poèmes: 1980-2003)

anthologie composée par Yves Charnet

L'IMPERCEPTIBLE BRÛLE

Donc, un an après l'avoir composée, je relis cette anthologie . Cette traversée de presque tous les livres de poèmes publiés par Jacques Ancet pendant plus de vingt années (1980 - 2003). Trajet dans une œuvre en cours. Une œuvre aimée. Depuis longtemps admirée. Ce sont les livres qui nous lisent. Quelques uns. C'est un autre été. Un autre lieu. C'est le même rendez-vous avec l'inachevé. L'inachevable. J'aime lire ces phrases dans le temps vacant des vacances. Peut-être parce que - vers, proses... - elles ont été de même écrites dans le vide d'un temps désœuvré. Dans une attention mélancolique au rien. Au plus infime de la perception. Au plus intime. Au plus nu d'une déchirante recherche du perdu. Ce sont, surtout, de minuscules choses vues. Entrevues. En marge des jours. Au bord, justement, des choses. Sans rien attendre en retour. Temps et attention en pure perte. Il n'y a, dans la succession inlassablement relancée de ces poèmes, aucune capitalisation des acquis. Aucun accroissement des certitudes. Juste cette disponibilité merveilleuse à l'inconnu. Et de nouveau pour la première fois. Cette éprouvante veille de la merveille. Qui ne va pas sans épouvante, parfois. Sans panique. Un sursaut du terrible peut ébranler cette parole. Brusquement. La faire trembler. Soubresauts dans la nuit d'une " chambre vide ". Mais le poète n'en continue pas moins d'écouter-voir. De se tenir au plus près - au plus ras - d'une présence qui, et sans cesse, se dérobe. Mais laisse d'éblouissantes traces de son passage. De fabuleux indices de sa dérobade.
" Un vide venu de nulle / part, qui souffle, qui traverse / les murs, les arbres, les corps ". C'est à ces vibrations de l'invisible que s'est, du premier jour, vouée la poésie de Jacques Ancet. La poésie de ce sujet neutre qui signe - on le devine à maints indices - à regret, presque, des livres constituant, dans le temps, l'anonyme enregistrement d'une " rumeur muette ". Un sujet toujours au bord de lui-même comme du monde dont le mondoiement n'en finit plus de le fasciner. Jusque dans sa quotidienneté la plus rudimentaire. Écrire scande l'interminable attente d'une plénitude à venir. Dans la nostalgie de l'impossible. Comme signés par personne - rien qu'un masque d'os et de peau... - ces poèmes sont les stigmates d'un témoin brûlé par l'imminence d'une fulgurante apparition. Plus voyeur que voyant, ce poète tient à ciel ouvert un " journal de l'air " où il guette, traque, épie la moindre épiphanie. Chaque brin d'herbe a quelque chose à dire. Tel est le cogito poétique d'un sujet brûlant qui communique aux mots - à l'intervalle blanc qui les sépare autant qu'il les relie - le feu de son expérience la plus vive. Expérience de ce qui fait que vivre devient consubstantiel à dire. Depuis toujours déjà. " L'imperceptible brûle ". Voici, en dernière analyse, la vérité qui consume cette poésie. Ces poèmes qu'on va lire. Dans leur contagieuse ardeur. Ces poèmes qui sont la cendre encore chaude d'une incandescence minuscule et fabuleuse. Quand dire, c'est - entre corps et pensée.