Jacques Ancet

La ligne de crête (2004)

De la montagne à la page, s'ouvre l'abîme de l'intervalle. La bouche répète quelques mots, quelques images, ne trouve rien que la même impuissance dont elle tire pourtant son élan. Face, façade, falaise, front, fissures la confondent dans le même ressassement. On parle non pour dire mais pour ne pas mourir. Cézanne peignait-il ses Sainte-Victoire pour autre chose ? La roche fume, dérive un instant dans l'errance du regard, se fige à l'aplomb d'une houle de forêts, tombe et monte à la fois, se loge un instant dans les mots, leur échappe. Je m'obstine. Je crois que cette obstination est ma seule justification. Le seul équivalent possible de cette levée de pierre qui, chaque jour, préside aux gestes de la vie, à ses hauts et ses bas, m'appelant, me repoussant de l'obstination tantôt discrète tantôt insistante de sa présence. Malgré les cris, l'agression continue des moteurs, elle demeure impassible, moitié ombre, moitié lumière, déployant une attente muette dont je sais pourtant qu'elle est celle des mes yeux. Sans que je puisse m'empêcher d'y voir le signe d'autre chose. De cet autre côté dont j'ai déjà parlé ? De cet envers invisible vers lequel tend toute ma vie et dont la ligne de crête, dans la netteté ou le tremblé de son tracé, ne serait que l'image à la fois précise et évasive ?