Jacques Ancet

Ode au recommencement (2007-2008)



 

 CHANT III

Et pourtant, je reviens, & comment l’expliquer malgré tant de raisons d’abandonner, tant de raisons de s’enfermer, de disparaître, je reviens

comme après un jour de pluie dans le ciel obscur, la lumière soudain, & tout semble recommencer

les tasses brillent, le bois de la table, & sur la vitre un grand morceau de bleu où s’entrecroisent les branches noires

un contre-jour où tu es là, & quand même, je dis oui au sourire, à la tendresse, à toutes ces années & leur ombre portée, oui à ce trop peu de temps qui reste

alors je reviens, je me dépêche,

je me dépêche pour chaque objet, la chaise, la table, le fauteuil, le tapis,

pour le jaune des pommes, le vert de l’hibiscus & du lierre, pour le livre entr’ouvert, le frémissement des feuilles

pour le mystère de ces deux-là, devant leur café, le brouhaha des voix, les soupirs du percolateur, le jour qui tombe & le clin d’œil des lampes

pour le matin de la blancheur & du givre, du bleu pâle des yeux au milieu des images,

pour le vent qu’on ne voit pas & qu’on voit pourtant dans les arbres secoués ou la dérive des nuages, & qu’on entend, parfois,

c’est un soupir comme glissé sous le silence, une sorte de voix sans mots qu’on écoute un instant

mais elle s’est tue, & comment la retrouver dans l’indescriptible désordre du monde, dans cet infini de visages d’une même force sans visage,

& ce n’est pas moi, c’est elle qui revient, même si je ne l’entends plus, comme le vent, elle est là, elle m’enveloppe, me traverse,

elle pousse mes mots comme des feuilles, les disperse, les réunit en figures improbables,

je dis je ne sais pas, je ne reconnais rien, je sombre dans la confusion,

le manège des camions a repris, des monceaux de gravats s’accumulent,

la brume avance au ras du sol comme pour cacher qu’il n’y a plus rien à voir

quand j’ouvre les yeux, m’attendent des heures au garde-à-vous, elles défilent au pas de charge, j’essaye de les arrêter

de fixer cet instant, un après-dîner, par exemple, le silence, les radiateurs qui craquent, les tasses qui luisent, sur la fenêtres les feuilles sèches arrêtées dans leur chute comme si elles attendaient,

chêne & noisetier jouent à qui perd gagne, le bulldozer part à l’assaut de la montagne, un pied, deux genoux serrés, un journal

le jour est immobile mais c’est demain déjà, & demain ressemble à hier & hier à aujourd’hui

mais aujourd’hui, soudain, ne ressemble à rien, des voix le traversent, des visages de haine, des foules envahissent des places,

les fleuves charrient des corps, des morceaux de toits, des vaches ventre en l’air, tandis que minutieuse la pluie compte ses gouttes,

si je parle qui m’écoutera, alors je me tais, mais la voix, elle, continue,

elle ressemble justement à la pluie qui ne s’arrête pas, à la lumière immobile d’un jour d’automne, un silence d’après-dîner avec sa mouche & ses ombres nettes & tout ce qu’on entend quand même,

les hurlements & les sirènes, les voitures en feu, les cris, les détonations, c’est ça aussi la voix,

elle ne me lâche pas, m’emporte dans sa lente hémorragie où je ne reconnais plus rien

pas même mon visage dans la glace, je le vois se boursoufler, se déformer, le nez saille, gonfle, les yeux s’enfoncent, les lèvres toujours plus minces n’articulent que des paroles vides

mais la voix, elle, n’arrête pas, même si je ne la reconnais plus non plus, elle dit ce qui n’a pas de nom mais qui est là, tout près,

c’est comme un fourmillement sans fin, un grouillement de choses, d’objets énormes ou minuscules,

montagne & trombone
épingle & grue
chêne & chat

elle énumère, elle montre ce qu’elle efface, elle continue même quand elle n’est plus là,

c’est comme une eau souterraine qui coulerait sans fin, invisible & muette, jusqu’à surgir au jour chargée de noir profond, d’échos lointains,

d’un souffle froid où fument des avenues vides avec les pompons jaunes des réverbères en fuite, des chambres où grelottent des corps, un désespoir sale dans l’aube naissante, des visages comme des taches obscures,

elle est là sous chaque parole, chaque geste, dans la chute d’une aile sur la vitre, le bâillement ou le rire, le bonjour ou l’adieu,

dans tout ce qui fait la vie de tous les jours,

que Dieu ait créé le monde, disait-il, je veux bien, mais la vie de tous les jours, je ne peux pas y croire,

cette impossibilité de comprendre,

l'éternuement, les jambes croisées, les doigts qui craquent,

les lunettes, les yeux qui pleurent, le cœur qui bat

& cette lueur immobile où chaque objet est une apparition, on le voit soudain, il revient lui aussi, de quelle absence, de quels limbes

on voudrait lui donner un nom, mais il est trop grand ou trop lointain, la poussière le recouvre déjà,

j’éternue, je me mouche, sur la fenêtre, le paysage tire ses lignes, ses gris & ses nuages

puis l’éblouissement du soleil efface tout, l’œil se ferme un instant sur fond rouge sang,

quand il se rouvre, le souffle de neige de la montagne couvre le ciel & l’immensité est verticale



Je reviens, d’un jour à l’autre, les navettes du désir, les images & l’oubli,

d’un jour à l’autre l’impossible trajet, les gouttières dégorgent leur eau sale, les corneilles s’égosillent,

& je suis là, toujours, à parler sur le vide, il va m’avaler à chaque pas, j’avance en titubant,

ignorant de ce qui pousse ou m’appelle, ignorant du chemin parcouru

voyageur, il n’y a pas de chemin, disait-il aussi, on fait son chemin en marchant, il s’éclaircissait la voix puis reprenait,

en marchant on fait son chemin, & en retournant le regard, on voit le sentier où jamais, on ne remarchera plus tard

qu’y avait-il à dire de plus, assis les mains posées sur sa canne, il vous regardait de ses deux petits yeux malicieux, tandis qu’un buisson bougeait derrière la fenêtre

comme il bouge aujourd’hui dans l’absence de sa présence discrète, dans la solitude d’une heure indistincte, les genoux, une revue, la tête qui dodeline

la pâte de plâtre & de fumée sur la vitre, l’inclinaison obscure de la montagne, tout est là

cette clarté soudaine illuminant sur le noir l’infini clignotement des gouttes, leurs brûlures minuscules comme une offrande inattendue du jour

le suspens sur le pied & la tasse, tout est là & rien n’y est

installé, le jour ressemble déjà au soir, on voit glisser des heures en grappes translucides, on entend

dans le bruissement du sang une plainte muette, mais d’où venue, & comment déchiffrer ses énigmes,

le silence vibre comme une corde trop tendue sur laquelle glisserait un doigt

des visages passent, des soirs avec le désert de la table sous la lampe, l’attente de l’eau & des fruits

il faudrait pouvoir dire le mystère simple, les formes & les couleurs, l’improbable coexistence du flacon & de l’orange,

la rencontre de la lame & du géranium, de l’horloge & de la bûche, du couvercle & du tapis, du visage & de son reflet,

il faudrait pouvoir compter ce qui n’a pas de nombre & sans fin recommence, la naissance & la mort

un jour, un autre encore, traversés par le même souffle, le même vide où s’engendrent les mêmes images,

le tronc & la montagne, la corneille & le pré, la clôture & la neige soudaine comme un regard levé,

noir sur blanc l’idéogramme d’un poirier minuscule dans le grelottement des gouttes

& tout ce qui vient & s’en va, ce qui échappe pour ne laisser que ces quelques mots que je ne sais plus prononcer parce qu’ils sont leur oubli



Est-ce pour cela que je reviens, répétant les mêmes syllabes, énumérant les mêmes objets, les mêmes gestes, dans quel obscur dessein,

voyant sur la fenêtre s’installer le rose pâle du matin ou le bleu poudré de l’après-midi, cherchant à comprendre pourquoi

je recommence sans rien comprendre, perdu dans une miroitement traversé de ténèbres

qui remontent comme l’envie de vomir près de l’évier & son odeur d’éponge sale & je ne sais pas pourquoi & je crois savoir

& je répète, on dirait la même chose, mais le même chose n’est jamais la même,

le chêne & la clôture & les branches entassées & la montagne glissant derrière les heures une présence lumineuse

ou la nuit dehors plus dure qu’une pierre, les néons, le fracas des machines, les visages penchés, le voyage des mains,

la lumière, son explosion silencieuse, la fuite des oies sauvages, le faisceau d’électrons, l’imperceptible glissement des plaques tectoniques,

l’immensité de ce que jamais on ne saura, mais elle est là, tout près, on la sent

comme derrière la porte un remuement obscur, une respiration, un craquement de poids trop lourd & comment faire pour ouvrir

sans être submergé, emporté, laminé, si ça rentre, c’est le maelström des choses innommées,

c’est le souffle coupé, le haut le cœur, la bouche qui vomit sa voix & ses mots impossibles,

c’est la venue de face, un dégorgement de feu & d’étincelles, un hurlement ou déchirement silencieux

c’est ce que je ne dis pas & je le dis, je le dis,

le typhon & la moisissure, le givre & la nébuleuse, les quarks & le noir infini

où nous glissons & à quoi bon, dans le silence, cette voix qui me vient et m’abandonne

me vient

& m’abandonne

& qu’importe que j’aie ou non perdu mon nom, que mon visage se couvre de taches & de pustules

que ma langue enfle & éclate, qu’importe

si ces mots sont tracés, si dans leur imperceptible entre tout le matin

la transparence bleue sur les collines, le vertige horizontal des sables, le grouillement des villes,

l’île d’immondices au cœur du Pacifique, les kilomètres de plastique, notre legs aux siècles futurs

avec, vitrifiés, enfouis dans le granit, les fûts & leur invisible mort, un jour discrètement sécrétée, moins spectaculairement

& tellement plus efficacement, que le volcan, sans projections de cendre ni coulées de lave rutilante, mais tellement plus sinistrement, plus désespérément

mais allô, allô, je reviens quand même, j’entre avec le jour, ébloui, sans visage

de ma bouche sortent des syllabes claires ou sombres, c’est selon, une buée où commence & s’achève le monde,

le regard, lui, n’en revient pas, l’autre sort du même, l’obscur gravit des degrés de lumière,

tout ce qui tombe pour un instant s’élève

la pierre flotte, la terre est une flamme, je marche dans un champ d’étincelles où je perds mes pas & mes mots

ce que je dis me dit, ma parole est un souffle, je ne suis rien, mais un rien qui flambe au-dessus de lui-même