Jacques Ancet

 

Portrait d'un ombre, 2011

Poèmes

PORTRAIT D’UNE OMBRE


Il brille. Ou plus exactement, il miroite. On ne voit pas, on entrevoit, on ne voit pas. Une lueur, une presque voix. On est là au même endroit avec le chêne et la clôture, la montagne et le ciel. Très vite, on n’y est pas — on y est. Il dit ... On va comprendre. La lumière bouge. Le vent tombe. On va le voir.





        — On voit, oui. Mais quoi ?
        — Ce qu’on entend.
        — Comment ça ?
        — Des images dans l’oreille.
        — Dans l’oreille ?
        — Oui, là où parle la voix.
        — Et que dit-elle ?
        — Ce qu’on voit.




Sous la montagne, l’attraction de la nuit. Des racines sous l’arbre. Du vide sous l’espace. Sous les choses une force qui les rapproche, les serre. Un continu sans failles qui se referme. Et soudain, un souffle, une lueur, un rire. Ce pourrait être lui.




        — On n’entend rien.
        — C’est ce rien qui entend.
        — Trop facile
        — Trop difficile.
        — Pourquoi ne pas se taire ?
        — Se taire dit trop.




Il bouge dans ce qui bouge. Dans ce qui est immobile. Dans les feuillages balancés, dans le vert du pré. Dans l’éblouissement jaune du couchant. Dans les lunettes et dans la main, il passe, ne s’arrête pas. On a cru percevoir une ombre, mais c’est tout aussi bien une lueur ou même rien de ce qu’on peut dire. Mais c’est là. On s’arrête, on guette. Voilà la nuit dit une voix. On ne voit rien.




Longtemps on a cru que c’était une ombre mais à une ombre il faut un corps. Un monde aussi. Des pierres, des feuilles rouges, des rires, un saxo. Quelques pas, un éclat brusque, vitre ou visage. Un rien qui insiste, qui perce. On compte : un, deux, trois. Á quatre on a perdu. On dit : trop tard. On reste au bord.
       
        — Au bord ?
        — Au bord.
        — De quoi ?
        — Au bord, au bord.




On dit qu’il bouge, façon de parler — ou qu’il rit. Qu’il vient ou s’en va. Mais non. Il est là, simplement, il se cherche. Il entre dans le regard, la voix. On ne le voit pas. On ne le sent pas. Un instant on est lui. On saute par-dessus la clôture, on court. On lève les bras pour porter le ciel. On s’écroule. On n’est plus que soi.




C’est comme un sommeil. les yeux se ferment et on voit. Ça danse, ça gesticule. Une gerbe de couleurs, un rire en grelots.

        — Écoute
        — Oui ?
        — Tu entends ?
        — Oui.
        — Il est là.
        — Oui.

Une ombre sur les yeux ouverts.




Il a tous les visages. Il va et vient dans des couloirs, métros, gares, aéroports. Il passe des portes vitrées, feuillette des revues, rit au téléphone. Parfois, il disparaît sans crier gare. On croit voir sa forme dans la foule, son vide phosphorescent. On court. On crie. On fait hep ! hé ! On dit, mais où t’es-tu caché ? Dans les toilettes l’eau coule toujours du robinet, le séchoir souffle encore son air chaud. On se regarde dans le miroir désert.




On se dit que tous les jours on l’a perdu, que la brume et le temps l’ont effacé. Que le brouhaha a recouvert sa voix. Qu’il ne reste rien de son rire et sa pluie d’éclats étincelants. On se dit que c’est trop tard, toujours trop tard. La lumière laisse ses ombres et s’en va. On s’en va aussi, on ne sait plus où. Toutes les destinations reviennent à la pente étroite du même escalator noir. C’est là, au moment de descendre qu’on le voit monter. On se croise. Son visage est obscur, mais il sourit. Il montre du doigt quelque chose plus haut. Mais on descend, on s’enfonce. Quand on se retourne, on ne voit plus, au-dessus, que la bouche de lumière où il disparaît.