Jacques Ancet

Puisqu'il est ce silence (2009)


 L'annonce de la disparition d'Henri Meschonnic m'a si profondément bouleversé qu'un texte s'est mis à s'écrire en moi, où ses mots se mêlaient aux miens, sa vie à la mienne. Et pendant le mois et demi où je l'écrivais, il était là, à l'intérieur, dans toutes ces bribes de souvenirs qui revenaient de lui et à l'extérieur, dans ce printemps qu'il ne pouvait plus voir, dans l'herbe qui poussait à vue d'œil, dans les traînées jaunes des primevères, dans l'explosion blanche des poiriers, dans les visages changeants de la montagne. Et ce que, je voyais alors, je le voyais autant par ses mots, par ses yeux que par les miens qui vivaient de toute sa force de parole, de toute sa force de vie. D'où ce titre qui, tout en évoquant le silence de sa disparition, tout en faisant signe vers l'un de ses propres livres, Puisque je suis ce buisson, nous dit, comme il le disait toujours, que dans toute parole vraie c'est le silence qu'on entend.

 

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IL DISAIT : quel bonheur d'être ensemble. Il vous serrait fort dans ses bras. Si fort que c'est cette étreinte qu'on a gardé de lui, là, sur la poitrine. Avec encore le rire, de partout. Et l'éclat de quelque chose qui ne le quittait pas. Il répétait : oui quel bonheur. Tout autour ses cheveux faisaient un soleil blanc. On y voyait mieux.

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On attend. On ne voit plus que ses yeux. Fixés sur quoi. On ne voit que le vide qui les habite. On entend un souffle qui s'amenuise. On voit l'oreiller, la table, les médicaments. On voit sur la fenêtre un reflet de nuit sans lumière. On voit ce qu'on ne voit plus. On ne voit plus ce qu'on voit.

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On essaye encore. Au bout du regard il y a une oreille. Ce qu'on voit on l'entend. Était-ce ce qu'il disait ? La vision dans la voix, la pensée dans la bouche, ou quoi ? On voit un silence et, dessous, des visages, des cris - un arbre d'où s'envole un oiseau noir, une prairie, un bulldozer. On le voit, petit poucet perdu dans la forêt des jours qui sème devant lui les petits cailloux de ses paroles.

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Il disait : les pierres n'ont plus que nous. On les entendait crisser, comme des dents, on les voyait dressées avec leurs noms, leurs dates, ou enfouies dans l'herbe haute. Certaines même étaient couchées. Elles offraient un rebord pour s'asseoir et les sentir vivantes de la chaleur du jour. Il disait : les pierres nous font des signes même / quand nous ne les comprenons plus. Est-ce lui aujourd'hui que nous ne savons plus lire - ou de loin seulement ? On voit sa pierre, on voudrait s'approcher, mais elle recule. On la cherche entre tant d'autres. On marche. Les pieds se perdent de trop de pas. On ne trouve rien.

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Au milieu des phrases, des paroles, dans le brouhaha, on l'entend, on en est sûr. Sa voix est sourde mais insistante. Elle dit - on peut même la comprendre - j'ai rendez-vous, là, avec quoi ? On tend les mains comme pour l'accueillir mais rien ne vient les remplir. Un léger vent s'est levé, le rouge des giroflées vacille. On se dit que, oui, avec quoi ? Le calendrier aligne ses dates : le passé et le futur y sont des chiffres immobiles. Le présent, lui, est insaisissable. On l'a dans la bouche comme une illumination soudaine. Comme cette voix qui, au bord de dire adieu, murmure - on l'entend distinctement : Vous n'êtes pas sérieux. On ne dit adieu à rien.

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