Jacques Ancet

 

 

Alejandra Pizarnik (Argentine, 1939-1972)

L'autre rive (1983)

 


Il y a d'abord une blessure - la naisance: la perte de la plénitude. De cette plénitude nous saurons peu de choses - c'est le centre, le jardin, l'autre rive - sauf qu'elle ne cesse d'aimanter la poésie d'Alejandra Pizarnik. Si tous nous nous sommes plus ou moins bien accomodés de l'angoisse de naître au point de l'avoir oubliée, Alejandra Pizarnik n' jamais pu. La naissance, pour elle, est une mort - "un acte lugubre". Expérience qui marque l'existence d'un signe foncièrement négatif. Vivre c'est vivre l'absence, le vide: "Soigne-moi du vide", dit-elle. Naître, c'est perdre l'Eden, connaître la Chute dont le temps n'est que la manifestation; c'est se séparer de soi-même, se dédoubler à l'infini dans chaque instant vécu: "A un certain moment lafissure dans le mur et la soudaine débandade des filletes que je fus. / Tombent des fillettes de papier de toutes les couleurs."

Chaque poème, chaque ligne d'Alejandra Pizarnik est une avancée dans l'obscur, "l'espace noir [...] seuil de la plus hautre innocence". L'enjeu de l'écriture ne pouvait être pour elle que la vie ... ou la mort qu'elle se donne en 1972 à l'âge de trente trois ans. D'où l'intensité fatale de cette poésie qui s'offre comme le lieu - le théâtre - d'une disparition. Quelqu'un parle, appelle, crie vers nous, mais nous n'entendons finalement que le silence. Celui de l'autre rive enfin retrouvée?

 

Je ne sais de l'enfance

qu'un peur lumineuse

une main qui m'entraîne

vers mon autre rive.