Jacques Ancet

Francisco de Quevedo (Espagne, 1580-1645)


Les Furies et les Peines

parution 5 janvier 2011


     Borges, dans l’un des textes qu’il consacre à Quevedo , s’étonne de ne pas le voir figurer dans le Panthéon de la littérature universelle, alors qu’il le tient pour « le plus grand artiste des lettres hispaniques ». Sans doute, avance-t-il, parce qu’à son nom n’est associé aucun de ces grands symboles qui marquent l’imaginaire collectif. Sophocle a pour lui les yeux crevés d’Œdipe, Dante, les cercles de l’enfer et la rose du Paradis, Rabelais, Gargantua, Cervantes, Don Quichotte et Sancho, Shakespeare, Hamlet et « to be or not to be », Melville la baleine blanche... Même l’illisibilité de Góngora et de Mallarmé les a fait passer à la postérité. Pour Quevedo, en revanche, rien d’autre que le massif imposant d’une œuvre écrite dans la langue sans doute la plus extraordinaire qu’ait connue l’Espagne. Ce qui expliquerait peut-être et la difficulté à l’exporter dans d’autres cultures et sa capacité à susciter d’abord et essentiellement l’admiration des écrivains et des poètes.
    En effet, la grandeur de Quevedo est avant tout verbale. Son œuvre n’est celle ni d’un philosophe, ni d’un théologien, ni d’un penseur politique. Elle est d’abord celle d’un poète au sens le plus large et en même temps le plus précis du terme. Ses idées sont communes et empruntées et il n’invente aucune des formes littéraires qu’il manie avec une virtuosité sans égale. Autrement dit, ce qu’il nous laisse, c’est un passage de vie qui ne s’incarne dans aucune figure universelle, aucun symbole, aucun événement pathétique mais dans le flux ininterrompu d’une incomparable force de langage où le laconisme le dispute à l’hyperbole, la fulgurance à la surcharge, la simplicité à la complexité. Cette force, on la retrouve concentrée dans ses poèmes et, en particulier, dans un certain nombre de sonnets parmi les plus mémorables de la poésie espagnole. Car Quevedo, avec quelques uns de ses grands contemporains — Malherbe , son rival Góngora  , Shakespeare et John Donne  — est sans conteste l’un des maîtres du sonnet européen.  C’est donc comme tel qu’on le présente ici, en privilégiant dans son œuvre foisonnante un genre qui, par son universalité, traverse les frontières et nous parle encore directement.

                OÚ L’ON SIGNALE LA BRIÈVETÉ MÊME DE
                LA VIE, SANS QU’ON Y PRENNE GARDE ET
                DANS LA DOULEUR, ASSAILLIE DE LA MORT

                Hier fut songe, et demain sera terre :
                rien peu avant, et peu après fumée.
                Et moi plein d'ambitions, de vanité,
                à peine un point du cercle qui m'enserre !

                Brève mêlée d'une importune guerre,
                je suis pour moi le suprême danger.
                Et tandis que je sombre tout armé,
                moins m'abrite mon corps qu'il ne m'enterre.

                Hier n’est plus; demain s’annonce à peine ;
                le jour passe, il est, il fut, mouvement 
                qui vers la mort précipité m’entraîne.

                Chaque heure est la pelle, chaque moment
                qui pour un prix de tourments et de peines,
                creuse au cœur de ma vie mon monument.