Jacques Ancet

 

José Ángel Valente (Espagne, 1929-2000)

Fragments d'un livre futur (1991-2000)


 
Tour à tour et tout à la fois intimiste et collective, critique et méditative, destructrice et créatrice, la poésie de Valente s'engage, peu avant sa disparition, dans une étape finale : une sorte de journal poétique significativement intitulé Fragments pour un livre futur, où la voix, toujours plus dépouillée, toujours plus dense, fait entendre toutes ses harmoniques, dont, à l'approche de la fin, les plus sombres finissent par dominer, nous ouvrant à une véritable poétique de la douleur ou de la disparition. C'est sur ce seuil ou cet adieu, avec un admirable stoïcisme et, in fine, un humour - cette élégance du désespoir - toujours présent, que sa voix ne cesse de résonner au moment même où elle s'éteint :

 

PEUT-ETRE dans l'assoiffé, l'obscur, le rapide
déchirement du jour
t'es-tu peu à peu changé en autre chose
limitrophe de toi,
pas toi.
Tu ne te
retrouves pas
si tu reviens à tâtons
au corps qui fut le tien,
au lieu ou avait brûlé
jusqu'au blanc du rêve
le métal de l'amour.
Dépose ton visage
qu'à présent tu ne connais plus.
Laisse fuir tes paroles,
libère-les de toi
et passe lentement
sans mémoire et aveugle,
sous l'arc doré
qu'étend là-haut le vaste automne
comme un hommage posthume aux ombre

(arc de triomphe)