Jacques Ancet

 

Xavier Villaurrutia (Mexique, 1903-1950)

Nostalgie de la mort


Villaurrutia est l'auteur d'une quinzaine ou d'une vingtaine de poèmes. Est-ce peu ? Il me semble que c'est beaucoup. Car cette vingtaine de poèmes comptent parmi les meilleurs poèmes de la poésie de notre langue et notre époque. La place qu'occupe Villaurrutia au Mexique et en Amérique Latine correspond-t-elle à cette excellence ? Il faut répondre franchement : non. Villaurrutia n'a pas de réputation continentale et sa poésie est peu lue. Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi. Sa poésie est une poésie solitaire et pour solitaires, qui ne cherche pas la complicité des passions qui aujourd'hui pèsent sur les esprits : la politique, le patriotisme, les idéologies.
Aucune église, aucun parti et aucun Etat ne peut avoir intérêt à diffuser des poèmes dont les thèmes - ou mieux : les obsessions - sont le rêve, al solitude, l'insomnie, la stérilité, la mort. Même l'érotisme, le grand fétiche de notre siècle frigide et cruel, apparaît dans ses poèmes comme une passion secrète dont les attributs les plus visibles sont la colère, la sècheresse, l'impuissance, l'aridité. Rien, dans cette poésie, qui puisse attirer les lecteurs qui, comme la majorité de nos contemporains, réduisent la vie, sans exclure celle des instincts et du sexe, à des catégories idéologiques. La poésie de Villaurrutia n'est pas anti-sociale mais asociale.

Octavio Paz

 

Nocturne à la statue

Rêver, rêver la nuit, la rue et l'escalier,
le cri de la statue au retour de la rue.

Courir vers la statue, ne trouver que le cri,
vouloir toucher le cri, ne trouver que l'écho,
vouloir saisir l'écho et rencontrer le mur
et courir vers le mur et toucher un miroir.
Trouver dans le miroir la statue égorgée,
la sortir du sang de son ombre,
l'habiller en un clin d'œil,
la caresser comme une sœur inattendue,
jouer avec les jetons de ses doigts,
compter à son oreille cent fois cent cent fois
et l'entendre qui dit : " Je me meurs de sommeil. "